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Il y
avait vers la
fin du XIIème siècle,
à l'embouchure de l'Andelle, un fief appartenant
à Messire Robert, baron de Cantelou, seigneur
d'Amfreville-les-Monts et autres paroisses circonvoisines. Le sire de
Cantelou avait toutes les allures de la vieille chevalerie, tracassait
ses vassaux, ne rêvait que guerres, chasses et voyages aux
pays lointains. Le départ de Richard Coeur-de-Lion pour la
croisade fut un événement pour le seigneur de
Cantelou. Bientôt, son armure et ses chevaux furent
prêts, bientôt on le vit la lance au poing et
portant son écu aux champs de gueules, semé de
trois besans d'argent.
Cependant,
un vif regret dominait le baron : c'était de
laisser ses vassaux tranquilles. De sa femme et de sa fille, la
charmante Mathilde, il n'avait nul souci. Il partit donc peu
regretté de tous, et s'achemina vers Marseilles
où
se réunissait l'armée des croisés.
Sa
femme, restée seule avec Mathilde, avait une parente,
Alix de Bonnemare, qui habitait le manoir du même nom,
situé sur la paroisse de Radepont. Alix, devenue veuve
depuis quelques années, élevait avec tendresse
son fils Raoul, âgé de 18 ans. Les mœurs
de Raoul
étaient simples, religieuses, et ne ressemblaient en rien
à celles du farouche baron de Cantelou.
Les
deux mères, unies par des liens de parenté, se
quittaient
rarement. Raoul aimait être près de sa cousine ;
Mathilde,
de son côté, était heureuse des
égards et du
respect que lui témoignait son jeune parent. Ils ne se
doutaient
ni l'un ni l'autre qu'un sentiment plus vif régnait dans
leurs cœurs.
Les deux mères avaient bien entrevu l'union possible de
leurs
enfants, mais elles se seraient bien gardées de prendre
aucun
parti sans l'aval du baron, et son retour paraissait
éloigné.
Sur
ces entrefaîtes, la mère de Mathilde mourut. Le
baron,
informé de cette perte, manda de faire placer sur son
tombeau
une large pierre et d'y graver ses armes et son écu. De sa
fille, il ne dit rien ; la châtelaine de Bonnemare la
recueillit
et lui prodigua des soins véritablement maternels.
Deux
ans s'étaient à peine
écoulés que le baron
de Cantelou rentrait dans son manoir, en compagnie d'un chevalier qui
lui avait sauvé la vie au prix d'un œil
et d'une balafre qui l'avait horriblement
défiguré.
Le
baron de Cantelou revint bientôt à ses habitudes
cruelles
et tracassières. Il avait défendu de faire aucun
mariage
pendant son absence ; les jeunes se présentèrent
en foule
à son arrivée. Alors, pour se rendre compte du
sentiment
qui les animait, "il
prescrivit à
chacun d'eux les épreuves les plus bizarres et les plus
dures :
les uns étaient obligés de passer la
première nuit
de leurs noces perchés comme des oiseaux sur les branches de
quelque grand arbre ; les autres étaient plongés
pendant
deux heures dans les eaux glacées de l'Andelle ; ceux-ci
étaient attelés comme des animaux à
une charrue,
et contraints de tracer un pénible sillon ;
ceux-là
étaient obligés de sauter à pieds
joints
par-dessus un bois de cerf... et malheur à ceux qui
n'obéissaient pas à ses ordres tyranniques : ils
étaient ajournés à une autre
année." (L'ermite en
Normandie de M. Lefebvre-Duruflé, publié sous le
nom de M. de Jouy).
Jusqu'à ce moment, le seigneur de Cantelou semblait oublier
qu'il eut une fille, lorsqu'un jour, employant ses loisirs à
des
chasses qui lui retraçaient l'image de la guerre, il vint au
château de Bonnemare, accompagné de son
fidèle
chevalier. Il vit Mathilde avec indifférence, car la voix du
sang ne parlait guère à ce cœur
endurci ; mais la beauté de Mathilde frappa son compagnon
qui,
aveugle sur sa propre laideur, fit des ouvertures au baron.
Peu de jours après, la jeune fille fut mandée par
son
père : les ordres étaient positifs, et il n'y
avait pas
d'exemple dans toute l'étendue de la seigneurie que l'on eut
hésité un seul instant à s'y
soumettre. La dame de
Bonnemare et Raoul conduisirent Mathilde au château. Comme le
baron n'avait demandé que sa fille, elle fut, dès
la
première porte, séparée de ceux qui
l'accompagnaient. Alix poussa un long soupir ; Raoul, qui depuis
longtemps n'avait pas quitté Mathilde, fut
atterré, et,
dans l'égarement de sa raison, passa ses tristes
journées à parcourir les bords de l'Andelle pour
y
chercher son amie qui n'y reviendra plus.
Les murs du château de Cantelou furent seuls
témoins des
pleurs de Mathilde et des cruelles exigences de son père. On
rapporte, cependant, que l'inflexible baron conduisit sa fille
à
la fenêtre d'une tourelle, et dit, en lui montrant les roches
escarpées du voisinage : vous épouserez le
chevalier, ou
je consens à subir cent ans de purgatoire et à
errer de
nuit sur ces coteaux.
Mathilde résista sans doute aux ordres de son
père, car,
peu de jours après, elle était
renfermée dans le
monastère de Fontaine-Guérard qu'elle
édifiait par
sa résignation et les pratiques de la plus sainte
piété.
Cependant le chevalier, qui aimait encore plus le vin et
l'indépendance que les femmes, s'ennuya de toutes ces
résistances. Un beau matin, il quitta le pays, laissant le
baron
tourmenter les hôtes des forêts, ses vassaux et sa
fille.
Le pauvre Raoul n'était jamais un seul instant sans penser
à sa bien-aimée. Tous les jours, sur les coteaux
de
Fontaine-Guérard, il la cherchait à travers les
vitraux
du couvent, heureux d'échanger un regard avec elle, ou
même d'entrevoir son ombre chérie. Un
événement grave vint tout à coup lui
donner une
lueur d'espérance. Dans une de ses chasses, le baron fut
grièvement blessé par un sanglier. Raoul, qui
cherchait
partout l'occasion de l'approcher pour le rendre favorable à
ses
projets d'union, courut à son secours et lui sauva la vie.
Transporté au château de Cantelou, le baron fut
plusieurs
jours sans connaissance. Lorsqu'il se trouva mieux, il vit,
près
de son lit, Mathilde, la douce Mathilde qui lui avait
prodigué
les plus tendres soins. Tant de dévouement aurait
dû le
toucher ; il ne lui inspira qu'une de ces idées bizarres
qu'enfantait habituellement son esprit. Sans rien communiquer de ses
intentions à sa fille, il manda Raoul au château,
et lui
dit : "je veux bien te donner Mathilde, mais j'ai soumis mes
vassaux
à de dures épreuves, et le chevalier qui voudra
obtenir
la fille du seigneur de Cantelou devra se résigner
à la
plus rude qu'il ait imposée à ce jour. J'ai fait
un vœu
terrible et je perdrais mon âme si je négligeais
de
l'accomplir. Vois Raoul, vois ce pic escarpé ; Mathilde sera
ton
épouse si tu peux la porter en courant, depuis la base
jusqu'au
sommet".
Cette cruelle sentence arracha des larmes à Mathilde ; elle
tâcha d'adoucir son père, la mort pouvait
être au
bout d'une pareille épreuve. Le baron fut insensible
à
ses pleurs. Raoul seul montra de la résolution,
étant
prêt à se soumettre à tout pour obtenir
la main de
sa bien-aimée.
Au jour fixé pour l'épreuve, les cloches de
toutes les
églises sonnèrent. Les vassaux de
Pont-Saint-Pierre et
des villages voisins se réunirent au pied de la
côte,
rangés derrière leur seigneur. On dit que les
nonnes de
Fontaine-Guérard ne purent elles-mêmes
résister
à la curiosité, et qu'elles se
groupèrent sur une
éminence de leur parc, d'où elles pouvaient
découvrir l'affreux rocher.
Raoul est impatient de sentir contre son cœur
le doux fardeau qu'il espère bientôt
déposer au
sommet du mont. Tout est prêt. Le signal est donné
; il
prend Mathilde dans ses bras, il part, il vole ; tous les cœurs
sont émus, comprimés, tous les spectateurs le
suivent des
yeux et tremblent. Mathilde, la pauvre Mathilde, comme elle se fait
légère ! A peine ose-t-elle respirer craignant
d'ajouter
à son poids. Une roche semble arrêter Raoul, mais
un
soupir de Mathilde lui fait faire un dernier effort ; il
poursuit, arriva au sommet du mont, mais il tombe sans vie au terme de
sa course.
Le baron et tous les assistants s'empressent d'accourir : Mathilde est
sur le bord de l'abîme, tenant entre ses bras le corps de
Raoul. Mon père,
s'écrie-t-elle, l'union que vous avez permise
s'accomplit. A ces mots, elle se précipite avec
son précieux fardeau, et vient expirer aux pieds de son
père.
Pour la première fois, l'âme impitoyable du baron
s'attendrit : il s'étonne de verser des larmes.
En proie au
plus vif repentir, il fonde le Prieuré des Deux Amants,
où il prend l'habit en pénitence qu'il porta
jusqu'à sa mort.
La dame de Bonnemare ne put survivre au malheur qui venait de frapper
son cœur de mère.
Les nonnes de Fontaine-Guérard
réclamèrent les
corps des deux victimes, et les mirent dans un même tombeau,
près du chœur
de leur église. On le voyait encore avant la
Révolution,
recouvert d'une pierre, où étaient
réunis dans un
seul écusson, les armes des Bonnemare et des Cantelou.
Cependant la justice de Dieu exigeait de plus terribles expiations ; le
baron ne tarda pas à mourir, et, durant cent
années, son
spectre erra dans les bruyères, exhalant de sa poitrine
oppressée ces seuls mots que l'on ait retenus "Mathilde,
Mathilde, cent ans de pénitence".
Les coteaux témoins de ces apparitions furent
abandonnés
comme un lieu maudit, et depuis ce temps, l'une des côtes qui
regardent le parc de Radepont est appelée le Champ Dolent.
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