Le château de Bonnemare, un patrimoine vivant

La découverte du château de Bonnemare débute par une longue allée de peupliers qui mène au châtelet d’entrée, une arche flanquée de deux tourelles qui est devenu le symbole de ce Monument Historique. Un symbole qui représente les valeurs que les propriétaires, Sylvie et Alain Vandecandelaere portent pour Bonnemare : l’accueil, l’ouverture, le partage. Car, à l’image du châtelet d’entrée, seul accès qu’offre le château, ils introduisent leurs amis et leurs hôtes dans l’histoire, celle du patrimoine et la leur. C’est la passion pour ce bâtiment et l’envie de le partager qui les motivent aujourd’hui à faire vivre et à préserver ce monument remarquable.

Son histoire

Comme toute belle histoire, celle de Bonnemare commence par il était une fois ; un manoir médiéval qui aurait été habité par Raoul de Bonnemare dont la légende hante encore les vieilles pierres du domaine.

Une tradition locale raconte que Bonnemare aurait hébergé les rois Charles VII et Charles IX qui aimaient chasser dans cette région.

C’est entre 1555 et 1563 que Nicolas Leconte, ami d’Henri II construit le château actuel. Son architecture remarquable doit beaucoup à Philibert Delorme célèbre architecte du XVIème siècle français bien qu’aucune preuves n’aient été découvertes à l’heure actuelle.

Vers 1637, le domaine fut acheté par Etienne de Fieux à qui l’on doit en grande partie la chambre de parade accessible à tous depuis bientôt 400 ans. Au cours du XVIIIème siècle, deux familles se succèdent sur les terres de Bonnemare : Les Cromelin, de Villette et la famille de Charles Leblond. Au cours de la révolution française afin de préserver leur château et tenter de conserver leurs têtes, les propriétaires décidèrent de procéder au burinage des pierres afin de masquer leurs armoiries et leur fidélité au roi.

Au XIXème siècle, d’autres propriétaires se succèdent : Louis Alexandre, banquier à Rouen, puis Louis Cavelan et enfin en 1888 Gustave Gatine notaire à Paris et aïeul des propriétaires actuels. Depuis cette date le château de Bonnemare est la propriété de la même famille.

C’est en 2006 que l’histoire de Bonnemare prend un tournant décisif car Alain et Sylvie décident d’y ouvrir les chambres d’hôtes classées monuments historiques. Nouvelle grande étape en 2018, avec l’ouverture des salles de réception pour mariages et séminaires.

L’histoire de Bonnemare ne fait ainsi que commencer et n’attend que ses nouveaux hôtes pour noircir de nouvelles feuilles de papiers.

Les particularités

La cidrerie

Les pressoirs servaient à tout le hameau, chaque maison venait faire son cidre moyennant des « banalités ». Tout est donc prévu pour que les accès soient possibles par le grenier.

La cidrerie de Bonnemare est complète : elle comporte un grand grenier pour trier et faire mûrir les pommes auquel on accède par l’escalier extérieur.

1 . Une trappe permet de faire tomber les pommes au centre du tour à broyer (photo 1), dans une grande auge circulaire en bois de chêne dans laquelle une grosse meule en bois est tirée par un cheval. Un racloir et un rabot complètent l’équipement.

2. Les pommes une fois broyées sont reprises avec une pelle en bois et transportées vers le pressoir (photo 2) proprement dit à l’aide d’une civière spéciale. C’est une presse « à levier grand point » dite aussi « à longue étreinte », avec deux énormes poutres : le levier et l’arbre inférieur L’ensemble de la presse est en chêne à l’exception de la vis en orme et son écrou en noyer.

3. Les pommes broyées sont versées sur la maie, large plateau carré appelé faisselle, et montées en forme de pyramide en alternant un lit de pommes avec un lit de paille, la paille servant à maintenir les pommes et à faire drain. Quand l’ensemble atteint la poutre supérieure, un pIateau épais est posé dessus.

4. Une grosse vis à l’extrémité et des cales sur le bâti permettent de faire descendre ou monter la poutre dans un mouvement alternatif.

5. Le marc résiduel est tranché avec le « tranche-marc » et sorti par l’ouverture prévue dans le mur juste derrière. Il est donné aux animaux.

6. Le jus recueilli à la sortie de la maie est transporté et versé dans les foudres, gros tonneaux de 4000 litres environ, installés dans le cellier qui fait suite.

Chaque famille a son propre fût et peut venir soutirer au fur et à mesure de ses besoins. Le propriétaire a sa cave personnelle sous la cour.

Le bâtiment contient aussi deux autres presses, plus récentes et plus petites, l’une à cage carrée, l’autre à cage circulaire et à cliquets (1910 ). Celles-ci ont successivement remplacé les presses d’origine. En effet, après la suppression des « banalités » en 1789, l’usage de la cidrerie a été réservé surtout aux habitants du château et de la ferme.

Le cidre, boisson traditionnelle normande

L’usage du cidre en Haute Nornandie date du milieu du  XVIème siècle. Auparavant, les Normands buvaient de la bière qui était fabriquée sur place.

A Bonnemare une première presse à pommes fut réalisée par la famille Leconte de Dracqueville vers 1570. La cidrerie fut complétée un siècle plus tard par Edmond de Fieux avec un agrandissement du cellier et l’installation d’un deuxième pressoir, particulièrement imposant, celui que nous voyons actuellement.

Les charpentes "à la Philibert Delorme"

Les charpentes « à la Philibert Delorme » d’époque et encore en état sont très rares. Bonnemare a eu la chance d’en avoir conservé sur les deux tourelles ainsi que sur la voûte du Boudoir de la Chambre de Parade. Au moment de la construction, il devait y en avoir aussi sur le corps central du château, ainsi qu’en témoignent des traces à l’intérieur du grenier. Une étude de dendrochronologie effectuée en Août 2012 a permis de dater la pose des charpentes pendant l’automne hivers 1560-1561.

Mais qui était donc Philibert Delorme

Philibert Delorme est né à Lyon entre 1510 et 1515, et mort à Paris en 1570. Il est enterré dans la grande nef de Notre Dame de Paris. Il alla étudier de 1533 à 1536 les monuments de l’antiquité à Rome, puis, en 1548, devient « Architecte du Roy » et inspecteur des bâtiments royaux. Il est très apprécié par le roi Henri II (1518-1559) et Diane de Poitiers (1499-1566).

Vers 1550, il invente la charpente dite « à petits bois ».

1547-1552 : construction du Château d’Anet (Eure-et-Loir). De nombreux châteaux portent sa trace : Fontainebleau, St Léger (Yvelines), Vincennes, Chenonceaux, Villers-Cotterets, St-Germain en Laye ou le Palais des Tuileries. – 1561 : il écrit un traité sur l’art de la construction en neuf livres : « Le premier tome de l’architecture » réédité plusieurs fois, puis les chapitres X et XI, publiés séparément sous le titre « Nouvelles inventions pour bien bastir et a petits fraiz, trouvées n’aguère par Philibert de L’Orme, Lyonnois, Architecte, Conseiller & Aulmonier ordinaire du feu Roy Henry, & Abbé de St Eloy les Noyon ».

Charpentes à la Philibert Delorme

Explication du principe. Les charpentes construites selon le système décrit par Philibert Delorme dans son « Traité sur la manière de bien bâtir à petits frais » (1561) se composent de simples arbalétriers courbes constitués par des cours de planches mises de champ dont les joints alternent et qui sont serrés l’une contre l’autre par des clés en bois et des chevilles. Ces clés, posées sur des liernes faites de planches qui traversent les arbalétriers et parfois, également, les enserrent, entrent à force dans deux mortaises creusées de part et d’autre de chacun de ces arbalétriers.

Ce procédé de construction a été appliqué aussi bien aux toitures à deux ou quatre pentes qu’aux dômes simples ou à impériale. Il présente l’avantage de mettre en œuvre des éléments de petite dimension (la longueur moyenne des planches donnée par Philibert Delorme est de 1,30 m environ).

Par contre, il a l’inconvénient de poser au couvreur des problèmes difficilement solubles car les ardoises ou les tuiles plates adhèrent mal à la courbure des surfaces, et le charpentier doit, par des aménagements judicieux, apporter à cette courbure des modifications qui lui permettent de recevoir la couverture dans de bonnes conditions. (Extrait de « Charpentes d’assemblage », vol. 1, du Centre de Recherches sur les Monuments Historiques).

La chapelle

À côté du château, la chapelle, avec sa remarquable toiture galbée, attire le regard. Vers l’an 1200 (1231 ?), une première chapelle était déjà dédiée à St Christophe, tout comme celle-ci qui l’a remplacée fin XVIème. Elle est entièrement ronde. À l’intérieur, vous pourrez admirer le décor agrémenté au XVIIème d’anges musiciens et de chutes de fleurs en bois sculpté. Les vitraux, modernes, représentent les vertus théologales et cardinales.

Ces deux chapelles successives ont donné lieu à une succession de procès de 1488 à la Révolution, entre les propriétaires de Bonnemare et les curés de Radepont à cause des dîmes qui y étaient attachées.

En effet, le curé de Radepont devait y célébrer quatre messes par semaine en conséquence d’une fondation par laquelle les seigneurs de Bonnemare faisaient don à ce curé de dîmes d’un revenu de 40 à 50 livres à prendre sur la seigneurerie de Bonnemare ainsi que sur un fief de la paroisse de Senneville appartenant aux religieux des Deux Amants.

En particulier, le Sieur Cromelin de Villette, seigneur de Bonnemare de 1729 à 1747 et qui était de religion protestante, prétendait exiger du curé, pour l’ennuyer, qu’il vienne célébrer les quatre messes dues. Ce dernier ne pût s’en libérer qu’en faisant frapper la chapelle d’interdite en 1729, interdit finalement levé le 14 septembre 1745.

La grande cuisine

La cuisine, au rez-de-chaussée du château, est une grande pièce chaleureuse datant de la fin du XVIème. Le sol en est dallé de pierres d’origine, posées directement sur le sol. La cheminée, typiquement renaissance, prend toute la largeur de la maison en trois arcades. Au centre, le foyer avec ses trois modes de cuisson : tourne-broche , potence et four à patisserie de part et d’autre les fumoirs. C’est dans cette pièce qu’est servi le petit-déjeuner pour les chambres d’hôtes.

Le tourne broche

Réalisé d’après une  invention de Léonard de Vinci.Le procédé de ce tourne broche consiste à utiliser la force motrice de l’air chaud qui monte au-dessus du foyer. La chaleur ascendante actionne une hélice. Le mouvement est ramené vers deux broches par un jeu de vis sans fin et d’engrenages. Deux trappes permettent de régler la vitesse de rotation des broches.

La légende des deux amants

Le château de Bonnemare possède l’une des plus belles légendes de France, à savoir celle des deux amants. Issue du lai tragique de la poétesse Marie de France écrit au XIIème siècle (1160), un drame romanesque qui puise son histoire de faits réels où sous les caprices du seigneur d’alors Messire Robert le baron de Cantelou, Raoul de Bonnemare, jeune homme amoureux de Mathilde fille de ce dernier, dû pour obtenir sa main la porter sur ses épaules en haut d’un mont que l’on appelle depuis lors côte des Deux-Amants.

« Il y avait vers la fin du XIIème siècle à l’embouchure de l’Andelle, un fief appartenant à messire Robert, baron de Cantelou, seigneur d’Amfreville-les-Monts. Le sire de Cantelou avait toutes les allures de la vieille chevalerie, tracassait ses vassaux, ne rêvait que guerres chasses et voyages aux pays lointains. Le départ de Richard Cœur de Lion pour la croisade fut un événement pour le seigneur de Cantelou. Cependant un vif regret dominait le baron : c’était de laisser ses vassaux tranquilles. De sa femme et de sa fille, la charmante Mathilde, il n’avait nul souci ; il partit donc peu regretté de tous et s’achemina vers Marseille où se réunissait l’armée des croisés. Sa femme restée seule avec Mathilde avait une parente, Alix de Bonnemare qui habitait le manoir du même nom. Alix devenue veuve depuis quelques années élevait avec tendresse son fils Raoul alors âgé de 18 ans. Les deux mères unies par des liens de parenté se quittaient rarement. Ils ne se doutaient ni l’un ni l’autre qu’un sentiment plus vif régnait dans leurs cœurs. Les deux mères avaient bien entrevu l’union possible de leurs enfants mais elles se seraient bien gardées de prendre aucun parti sans l’aveu du baron et son retour paraissait encore éloigné. Sur ces entrefaites, la mère de Mathilde mourut. La châtelaine de Bonnemare la recueillit et lui prodigua des soins maternels. Deux ans s’’étaient à peine écoulés que le baron de Cantelou rentrait à son manoir en compagnie d’un chevalier qui lui avait sauvé la vie au prix d’un œil et d’une balafre qui l’avait horriblement défiguré. Le baron de Cantelou revint bientôt à ses habitudes cruelles et tracassières ; il avait défendu de ne faire aucun mariage pendant son absence ; les jeunes gens se présentèrent en foule à son arrivée. Alors pour se rendre compte du sentiment qui les animait « il prescrivit à chacun d’eux les épreuves les plus bizarres et les plus dures : les uns étaient obligés de passer leur première nuit de noces perchés comme des oiseaux sur les branches de quelque grand arbre ; les autres étaient plongés pendant deux heures dans les eaux glacées de l’Andelle ceux-ci étaient attelés à une charrue et contraints de tracer un pénible sillon ; ceux là étaient obligés de sauter à pieds joints par-dessus un bois de cerf et malheur à ceux qui n’obéissaient pas à ses ordres.

Jusqu’à ce moment, le seigneur de Cantelou semblait oublier qu’il eût une fille, lorsqu’un jour, employant ses loisirs à des chasses, il vint au château de Bonnemare accompagné de son fidèle chevalier. Il vit Mathilde avec indifférence mais la beauté de Mathilde frappa son compagnon qui aveuglé par sa propre laideur fit des ouvertures au baron. Peu de jours après la jeune fille fut mandée par son père, les ordres étaient positifs la dame de Bonnemare et Raoul conduisirent Mathilde au château. Seuls les murs du château de Cantelou furent témoin des pleurs de Mathilde et des cruelles exigences de son père. Mathilde y résista et peu de temps après elle était enfermée dans le monastère de Fontaine Guérard. Cependant, le chevalier qui aimait encore plus le vin et l’indépendance que les femmes s’ennuya de toutes ces résistances. Un beau matin il quitta le pays laissant le baron tourmenter les hôtes des forêts ses vassaux et sa fille. Le pauvre Raoul n’était jamais un seul instant sans penser à sa bien-aimée. Un événement grave vient tout à coup lui donner une lueur d’espoir. Dans une de ses chasses, le baron fut grièvement blessé par un sanglier. Raoul qui cherchait partout l’occasion de l’approcher pour le rendre favorable à ses projets d’union, courut à son secours et lui sauva la vie. Il manda Raoul au château et lui dit : je veux bien te donner Mathilde mais j’ai soumis mes vassaux à de dures épreuves et le chevalier qui voudra obtenir la fille du seigneur de Cantelou devra se résigner à la plus dure qu’il ait imposée jusqu’à ce jour. Vois Raoul, vois ce pic escarpé ; Mathilde sera ton épouse si tu peux la porter en courant depuis la base jusqu’au sommet.

Au jour fixé pour l’épreuve, tout est prêt, le signal est donné, il prend Mathilde dans ses bras, il part, il vole. Mathilde, la pauvre comme elle se fait légère. A peine ose-t-elle respirer craignant d’ajouter à son poids. Il poursuit arrive au sommet du mont mais il tombe sans vie au terme de sa course. Mathilde est sur le bord de l’abîme, tenant entre ses bras le corps de Raoul. Mon père s’écrit-elle, l’union que vous avez permise s’accomplit. A ces mots, elle se précipite avec son précieux fardeau et vint expirer aux pieds de son père. Pour la première fois, l’âme impitoyable du baron s’attendrit ; il s’étonne de verser des larmes. En proie au plus vif repentir, il fonde le prieuré des Deux Amants, où il prend l’habit de pénitence.

La dame de Bonnemare ne put survivre au malheur qui venait de frapper son cœur. Les nonnes de Fontaine Guérard réclamèrent les corps des deux victimes et les mirent dans un même tombeau près du chœur de l’église. On le voyait encore avant la révolution, recouvert d’une pierre où étaient réunies dans un seul écusson, les armes des Bonnemare et des Cantelou.

Cependant la justice de Dieu exigeait de plus terribles expiations ; le baron ne tarda pas à mourir et durant cent années son spectre erra dans les bruyères, exhalant de sa poitrine oppressée ces seuls mots que l’on ai retenus : Mathilde Mathilde cent ans de pénitence ! Les coteaux témoins de ces apparitions furent abandonnés comme un lieu maudit et depuis ce temps l’une des côtes qui regardent le parc de Radepont est appelée le Champ Dolent.